Cet article a pour but de présenter les problématiques environnementales posées par le développement du numérique. Il prendra pour support une conférence suivie à l’école des Mines mardi 12 février 2019 intitulée « Le meilleur et le pire du numérique pour la transition écologique et sociale » et s’inscrit dans un débat actuel porté sur les dangers du développement du numérique face à la protection nécessaire de l’environnement.

6 experts sur le sujet étaient donc présents pour en discuter :

  • Hugues Ferreboeuf, consultant expert auprès de The Shift Project, spécialisé en ingénierie de l’environnement
  • Frédéric Bordage, fondateur de GreenIT.fr, spécialiste des questions de numérique responsable
  • Anne Tozzolino,du département RSE du Groupe La Poste ainsi qu’Eric Maillard, de la Direction Architecture Solutions et Urbanisme chez La Poste
  • Paola Forteza, député du groupe La République en Marche
  • Gregory Labrousse, fondateur de Nam’R, entreprise spécialisée en gestion de donnée numérique

1° Les impacts du numérique sur l’environnement
  • Les chiffres polluants

Il est important de prendre conscience de ce que l’usage du numérique peut avoir un impact profondément néfaste sur la protection de l’environnement ; dans un contexte actuel qui doit être tourné vers la lutte contre le réchauffement climatique.

Aujourd’hui, l’empreinte environnementale mondiale du numérique est considérable, puisqu’à titre d’information, elle représente deux à cinq fois la France, et pourrait constituer à elle seule un septième continent.

Par ailleurs, l’empreinte carbone augmente de 9% par an, ce qui signifie qu’elle double en 8 ans. Au vu des objectifs fixés par la COP 21, et le respect de la limite de 2 degrés au cours de ce siècle, il faudrait donc limiter par deux l’émission de carbone entre maintenant et 2030, ce qui signifie qu’il faudrait réduire d’environ 4 à 5% par an à partir de cette année. Il y a donc face à cet objectif de réduction de 5% par an, un numérique dont les émissions augmentent de 9% par an.

Ce phénomène est conforté par l’idée qu’il y a toute une pollution que les pays développés ne voient pas. En effet, pour diviser les équipements, il faut les produire, et pour cela, il faut chercher les métaux dans les mines de pays peu développés.

En extrayant ces métaux sans beaucoup de précaution, une pollution des sols et de l’air très importante se crée, ce qui peut d’ailleurs occasionner des catastrophes telles que celle qui s’est produite au Brésil il y a un mois.

Techniquement, cela s’explique par le fait que dans le processus d’extraction, on utilise beaucoup d’eau, qui est ensuite chargée de métaux toxiques, et stockée en grande quantité, ce qui peut entrainer qu’un barrage craque.

–> Pour les plus intéressés sur la question : une recommandation de lecture est faite à ce sujet : La guerre des métaux rares, G. Pitron

 

  • Les sources polluantes 

Grégory Larousse met en avant le fait que s’il ne faut pas trop abuser du domaine du numérique au vu des impacts environnementaux, et qu’il s’agit d’un réel problème de société ; en même temps, le mobile représente 80% du système bancaire de certains pays africains, et le numérique est un vrai game changer pour la transition écologique.

Une infographie a été réalisée par Frédéric Bordage, et cette dernière montre que ce n’est pas tant la phase de l’utilisation à la consommation de l’énergie qui a le plus d’impact.

Quand on regarde où se situe l’empreinte du numérique à l’échelle mondiale, globalement, les études montrent que :

  • 56 à 73% des impacts sont du côté des utilisateurs,
  • 18 à 25% du côté du réseau avec une croissance assez forte due à la 4G notamment,
  • 13 à 17% des impacts plutôt du côté des data center.

Cela signifie que contrairement à l’idée reçue et relayée par la majorité des médias classiques selon laquelle la consommation électrique des data center est la plus nocive, en réalité, c’est d’abord chez les utilisateurs que l’empreinte carbone est la plus forte, parce que c’est d’abord la fabrication des terminaux des utilisateurs (dont ceux nécessitant extractions dans les mines) qui concentre le gros des impacts. Près de 20% des impacts numériques mondiaux sont liés aux énormes écrans que l’on trouve chez des particuliers partout sur Terre.

Il faut bien prendre en considération le fait que si on veut réduire les impacts du numérique, il faut regarder au bon endroit, qui correspond donc d’abord aux terminaux des utilisateurs (TV, smartphones, durée de vie des équipements…).

La règle de base semble être de s’équiper avec moins d’équipements, et surtout, avec des équipements qui durent plus longtemps. De fait, il faut envisager la construction d’équipements durables que l’on puisse mettre à jour ; mais aussi la façon dont on va concevoir le service numérique (éco-conception).

 

Aujourd’hui, on est capable de démontrer qu’en appliquant la démarche d’éco-conception, démarche standard ISO1462, sur le numérique, il est tout à fait possible de diviser jusqu’à des facteurs 700 la quantité de ressources informatiques nécessaires pour délivrer le même acte-métier. On est donc actuellement capable de diviser l’empreinte du numérique avec des facteurs qui sont hallucinants.

Il faut pour y parvenir adopter des stratégies beaucoup plus radicales, et avec beaucoup plus d’effets de levier que ce qu’on l’a aujourd’hui. Eteindre son ordinateur le soir n’est pas suffisant.

 

  • Les acteurs polluants

Une nuance peut être soulevée à propos de la répartition de la consommation d’énergie (nuance apportée par H. Ferreboeuf). Pour produire des équipements, on consomme de l’énergie, et cette énergie n’est pas consommée en France mais plutôt essentiellement en Chine. C’est une des raisons qui fait que l’empreinte carbone de la Chine augmente, car une des raisons pour lesquelles ils consomment plus d’énergie, est pour produire de plus en plus d’équipements, dont nous sommes les acheteurs et les utilisateurs. Nous exportons donc quelque part en Chine la consommation d’énergie qui est liée aux équipements que l’on achète. Une étude intéressante montre que les émissions importées (produites à l’étranger mais utilisées en France) font passer notre empreinte carbone de 5 tonnes à quasiment 12,5 tonnes.

 

Par ailleurs, le problème aujourd’hui ne provient pas du fait que le numérique a une place très importante dans les pays en développement. Si on essaye de calculer une empreinte numérique par personne, on s’aperçoit que l’empreinte carbone numérique d’un américain aujourd’hui est de l’ordre 1,2 tonnes de dioxyde de carbone, alors que celle d’un africain est de l’ordre de 60 kg. Il y a donc un rapport de 1 à 20.

Ce n’est donc pas lié à l’usage que font les pays en développement du numérique, mais c’est lié à un ensemble d’usages que les pays développés font du numérique, et dont il faudrait régler la question de savoir si on peut se permettre de les faire croitre compte tenu de la contrainte à la fois énergétique et climatique en face de nous. Ne pas apporter de réponse à cette question revient à en apporter une : le choix de ne pas changer.

 

L’autre élément qui impacte fortement la consommation en utilisation correspond aux usages-vidéos. Ils représentent 80% du trafic écoulé sur les réseaux de télécommunication, et 90% de la vidéo circulant sur ces réseaux est de la vidéo de loisir. « Il faut donc avoir conscience que les vidéos de chat sur les réseaux sociaux sont sans doutent plus lourdes en carbone que le chat lui-même ».


2° Changer les pratiques

Comment faire concrètement pour changer les pratiques ?

  • Adopter une démarche nouvelle et double

Le gros des émissions de gaz à effet de serre est lié à l’extraction des minerais ; pas de l’électricité donc, mais du gasoil, des pelleteuses qui brassent la terre, puis les usines qui transforment les minerais en métaux, puis en composants électroniques.

L’empreinte n’est pas que carbone, mais est une empreinte environnementale globale (gaz à effet de serre, consommation d’énergie primaire…). Le mirage d’une énergie 100% renouvelable ne réglerait pas le problème – ce qui n’empêche pas d’aller vers un plus de renouvelable possible.

La solution tourne principalement autour de l’idée de fabriquer moins d’équipements, et qui durent plus longtemps. Il y a donc deux démarches : réemployer (marché d’occasion) et conception renouvelable des services numériques dans laquelle l’éco-conception va permettre de délivrer plus d’actes-métiers, de donner plus de valeur ajoutée avec moins d’équipements.

Cette solution semble facilement envisageable, d’autant plus qu’augmenter la durée de vie des terminaux d’une entreprise ne semble pas impossible en pratique.

A propos de La Poste, Eric Maillard témoigne : il y a une politique de durée de vie longue de sept à dix sur l’ensemble des équipements (ordinateurs, smartphones, écrans). Cela correspond aussi à l’idée de conserver les équipements pour éviter de les fabriquer tous les trois ans et faire une meilleure économie. Concernant la conception des logiciels, il y a une volonté d’éviter de faire des services numériques trop gourmands en termes de réseau, d’affichage… Il y a donc encore une politique au niveau des services numériques de prendre en compte cet aspect-là, au niveau d’une certaine fidélité, autour de la définition du besoin et une innovation frugale.

Pour le grand public, Frédéric Bordage énumère quatre gestes clés pour les bonnes pratiques à avoir : 

  • Ne pas changer d’outils numériques et allonger leur durée de vie ;
  • Déconnecter la Box DSL quand on ne l’utilise pas (quand on part de chez soi, que l’on dort)
  • Privilégier la TNT,
  • Eviter le cloud en 4G

Pourtant, on parle souvent d’obsolescence programmée, est-il possible de l’éviter ?

Parmi les bonnes pratiques à adopter, il s’agit aussi de réfléchir à sa participation à ce système d’obsolescence programmée, puisque l’on en est en réalité à la fois victime et acteur.

« On accepte de rouler à 130 km/h avec nos enfants dans des voitures d’occasion, ce qui représente un risque vital, mais on a peur d’utiliser un smartphone d’occasion, par risque qu’il tombe en panne, et que ce soit grave ». Il y a donc des blocages psychologiques qui font qu’en tant que consommateurs, on participe à l’obsolescence programmée, parce que l’on ne donne pas assez de chance au marché d’occasion de se développer.

–> Pour les plus intéressés sur la question :

  • A propos des mises à jour excessives, aller voir des procès menés par l’association Halte à l’obsolescence programmée.
  • En ce sens, conseil de lecture : Obsolescence de l’homme, G. Anders
  • Des entreprises comme IBM se servent de l’IA pour mesurer le degré de pollution dans les villes et mettre en place un certain nombre de programme de réduction de trafic à certains endroits.

3° Comment encourager ces changements ?

Faut-il encourager ces programmes, pour donner une dimension vertueuse au numérique et créer un impact positif ?

Grégory Labrousse l’encourage mais nuance les pratiques en fonction des sources utilisées. Si l’étude nécessite des milliers de capteurs pour en déduire de tels résultats, on en revient au problème de base. Son entreprise Nam. R part de données ouvertes, de peu de données, pour limiter l’usage du numérique – quand bien même le résultat n’est pas toujours parfait.

H. Ferreboeuf considère en réponse que mesurer la pollution dans les villes de manière fine est bien, mais faire en sorte qu’elle baisse est mieux ; et pour cela, il faut émettre moins, et notamment en passant par une réduction de la circulation, et/ou l’utilisation de véhicules qui n’émettent pas.

 

  • Reconsidérer l’utilité des actions que l’on entreprend

Souvent, le numérique est un moyen de s’intéresser à une autre question que la vraie question. La bonne question ne serait pas de devenir plus efficace grâce à l’IA, mais plutôt de reconsidérer l’utilité d’une activité, que ce soit avec ou sans l’IA.

Concernant la nuance portant sur les activités nécessaires que l’on ne peut empêcher, comme aller à son travail par exemple, et la question de savoir si l’usage de l’IA ne serait alors pas bénéfique pour imaginer des solutions qui optimiseraient les trajets domicile-travail, un rapport sur la mobilité péri-urbaine met en lumière le fait que 75% des déplacements des gens en zone péri-urbaine se font sur une distance inférieure à 3 km, ce qui laisse comme solution la plus efficace le vélo [1].

La vraie question serait donc d’inventer de nouveaux types de véhicules plus légers et qui permettent de transporter quelqu’un en confort et sécurité sur une courte distance, avec une pollution minimale.

Il s’agirait de réorienter les efforts de recherche et développement en intégrant en amont cette contrainte énergétique et climatique plutôt qu’une fuite en avant qui consiste à remplacer une technologie démodée et polluante par une technologie neuve, mais toute aussi polluante.

 

  • La démesure ambiante liée à la frénésie que provoque l’innovation par le numérique

Qu’en est-il des technologies qui permettaient d’optimiser la consommation énergétique (les data center qui permettent de chauffer les piscines, les thermostats connectés qui modulent la température) ?

Frédéric Bordage souligne qu’il ne faut évidemment pas se priver des IA et de leur puissance qui sauvent des vies en ce qu’elles détectent des cancers que des oncologues ne détectent pas encore. En termes de santé, d’accessibilité, d’information, le numérique est porteur de nouveautés bienvenues.

Toutefois, il ne faut pas faire du numérique partout ; certains services peuvent se passer de l’usage de l’IA, qui n’apparait que complexifiant et retardant certains dispositifs. Il faut donc réserver ces outils, au vu de leurs impacts environnementaux, pour des usages importants.

L’important est de se poser la question de nos usages, et de concentrer nos usages sur ce qui est prioritaire ; et notamment la cause écologique. Cela rejoint l’idée récemment développée par Aurélien Barrau, astrophysicien écologiste influant quant à la politique environnementale à adopter [2].

Ce dernier divulgue un discours relativement nouveau : il prône une forme de restriction des libertés fondamentales de chacun, dans le respect des droits de l’homme, afin de continuer à vivre librement, sans pour autant anéantir la planète. Il critique pour appuyer cette idée « l’hubris suicidaire des hommes, cette capacité que nous avons à galoper sans repos derrière la dernière nouveauté, au mépris de l’éthique et des conséquences les plus éléments de nos actes ».

Il ne fait donc pas tant du cœur de sa critique la nocivité éventuelle des technologies, mais plutôt l’incapacité collective à agir autrement que par une débauche insensée de démesures. Il mène donc à reconsidérer la surconsommation, et les effets profondément néfastes de celle-ci, connus de tous mais qui ne sont probablement pas considérés comme suffisamment graves pour agir autrement.

Pour les plus intéressés sur la question : « La 5G tue », écrit l’astrophysicien Aurélien Barrau. Que veut-il dire ? — Le Nouvel Obs

 

  • La responsabilité environnementale des Etats par la réglementation

Des pays démocratiques ont-ils osé légiférer et limiter l’usage par les particuliers du numérique ?

La France aurait pu légiférer en ce sens, notamment en soutenant une loi consommation 2014 qui vise à lutter contre l’obsolescence programmée, puisque des amendements avaient été pensés à l’époque pour faire de la France le champion européen du réemploi des équipements électroniques.

L’ensemble des experts de cette conférence étaient assez critiques à ce sujet, considérant que les politiques savent depuis des années qu’il faut légiférer pour aider le marché et la société à changer(et non pas la mise en place de l’écologie punitive, considéré ici catastrophique), que l’allongement des durées de garantie est un bon outil pour allonger de facto la durée de vie des produits, que réduire la TVA ou la fiscalité au sens large sur le réemploi est également un bon outil… sans pour autant le faire – et que là est la faille : il faudrait légiférer sur l’ensemble de ces sujets.

 

Article rédigé par Ariane Laburthe-Tolra, membre de l’association Assas Legal Innovation


[1] La Revue du CGDD : Urbanisation et consommation de l’espace, une question de mesure

[2] Il est notamment parvenu à regrouper 200 signatures de personnalités influentes pour appeler les politiques à prendre des « mesures potentiellement impopulaires » ; afin d’agir « fermement et immédiatement » face au changement climatique.

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