Il s’agit dans cet essai d’observer comment les comportements produits par l’avènement des réseaux sociaux changent le paradigme de l’individu dans notre société.

La société moderne a fait de l’individu la monade de la société : la dynamique entamée depuis de la Renaissance notamment en raison de l’éloignement des structures normatives — en particulier étatiques (N. Elias La société des individus)1 — a conduit à l’éclosion de l’individualisme : la prépondérance du moi sur le nous, de la personne sur les structures tribales ; en bref, la primauté du ressenti individuel dans la construction sociale. Ce mouvement constant, s’exprimant dans le libéralisme de Locke, des Lumières et de la Déclaration des Droits de l’Homme (en ce qu’elle octroie des droits aux humains individuellement pour leur nature et non pour leur appartenance à quelconque un groupe), s’est ainsi développé avec la mise en place de la démocratie (De la démocratie en Amérique, Toqueville). L’accroissement continuel de cette tendance a suscité des réactions d’une partie de la doctrine sociologique, inquiète de ses conséquences sur la dislocation des liens sociaux incarnée par « la déstabilisation de l’institution familiale, la croissance de l’isolement et de la dépression, le désinvestissement de la sphère politique, la hausse de la délinquance et des incivilités ou encore les difficultés rencontrées par notre modèle d’intégration » (Yves Cusset).2

Ici, il va s’agir de démontrer que les réseaux sociaux, s’ils peuvent avoir pour origine de leur succès la résolution des problèmes de désagrègement du lien social et d’isolement spatial causés par l’individualisme, ne mèneront pas à son apogée mais à sa conclusion.

Partons du constant suivant : il y existe un processus de dématérialisation de notre activité dans l’espace public par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Ceci entraîne une conséquence importante : la place prise par notre corps physique diminue dans nos modes d’expressions. Or, si la définition et l’origine du moi est largement débattue parmi les philosophes (certains essayant de prouver une continuité de conscience, de mémoire ou d’âme ; d’autres abandonnant simplement l’idée) il est absolument indubitable que l’organisme a un rôle primordial dans la construction de l’identité humaine.

Il va donc s’agir d’analyser les liens qu’entretiennent individu et identité sur Internet (I) avant de voir que, de toute façon, les interfaces algorithmiques éliminent la question de l’identité (II).

I. La non adéquation systématique entre identité et individu

Le point de départ est tout à fait simple. Sur les réseaux sociaux, l’expression individuelle se fait par l’intermédiaire de profils ou de comptes. Or, le grand bouleversement qui s’opère par cette nouveauté est la non-adéquation systématique entre identité et individu. En d’autres termes, un être humain n’est pas, sur Internet, représenté par une seule identité incorporelle dans le champ immatériel (a) et inversement, une identité incorporelle ne correspond pas nécessairement à un seul être humain (b).

— L’individu divisible

Premièrement, pour chaque réseau social dans lequel un être humain est inscrit, il crée profil différent puisqu’il n’y a généralement pas d’unité de profil entre les différents réseaux sociaux. Cette possibilité de changer de corps immatériel ressemble à la possibilité de changer de comportement en fonction du cadre social dans lequel notre identité évolue, mais est beaucoup plus drastique que cette faculté en ce que les liens entre les différentes expressions d’un même être humain se rompent à un degré éminemment supérieur dans le champ immatériel.

Deuxièmement, il arrive, au sein d’un même réseau social, qu’il s’opère un dédoublement voire une démultiplication des identités incorporelles exprimant les actions d’un seul et même être humain. Multiplier ses identités dans l’enceinte d’un même réseau social est effectivement extrêmement aisé : il n’existe aucunes contraintes ni techniques ni morales ni juridiques. L’utilisation du nom d’état civil sur les réseaux sociaux est par ailleurs totalement facultative ce qui facilite encore la création de nouveaux profils — on passe ainsi par un point notable : la dissociation des noms physique et immatériels (pseudo par exemple) brouille encore plus le lien entre l’être corporel et l’identité incorporelle.

Les avantages apportés par ces méthodes de dissociation peuvent être multiples : une identité probe et sérieuse pour le champ professionnel et une identité plus détendue et festive pour le champ amical par exemple ; et cette possibilité de démultiplication des identités incorporelles, en plus d’être très pratique, permet d’outrepasser la pensée axiomatique de l’indivisibilité de l’être humain.

Il s’agit maintenant d’analyser l’assimilation immatérielle d’êtres humains physiquement séparés.

— Le profil indivisible

Avant tout, une distinction est ici à faire entre les groupes, qui naissent de l’additionnement de profil existants et qui peuvent se diviser en autant de profils qu’ils sont constitués, et les profils eux-mêmes, qui sont la monade du champ des réseaux sociaux.

Sur Facebook comme sur tout autre réseau social ou jeu vidéo en ligne, l’activité d’un unique profil ne signifie pas qu’il est contrôlé par un unique être humain : il existe des profils partagés entre plusieurs personnes. Cette pratique est fréquente et s’il est tout à fait possible qu’un profil indique qu’il est tenu par plusieurs personnes (« Compte d’Yvan et d’Yvonne » par exemple), il tout aussi possible qu’un simple pseudo regroupe l’activité de plusieurs personnes sans informer les récepteurs de la pluralité d’humains le contrôlant. La pensée de plusieurs personnes sera alors traduite par l’intermédiaire d’une seule voix. Ce qui est également important à prendre compte, c’est que le regroupement sous une même appellation d’humains différents se manifeste par l’adhésion de ces mêmes humains par l’adhésion à un objectif commun. L’identité qui va alors prendre forme dans le champ de l’Internet, ne correspondra pas une unité organique mais à une unité idéologique.

Un ingénu pourrait être surpris de l’absence de distinction entre les profils ne représentant qu’un individu et ceux en représentant plusieurs (ou ceux contrôlés par des IA)3 ; c’est pourtant le cas : les procédés visuels d’expression publique dans le champ immatériel sont les mêmes pour tout le monde (entendez, pour chaque profil) : mêmes couleurs, mêmes polices, mêmes limites de caractères ; que le compte représente 10000 personnes ou une seule, c’est pareil. Le concept des « j’aime » est également extrêmement homogénéisant : le profil contrôlé par l’un de vos amis qui « aime » votre photo compte pour autant que le « j’aime » de Nike (on reviendra aux questions d’influences, mais l’équation mathématique est très claire : 1 profil = 1 « j’aime »). On octroie par la même occasion des sentiments au profil, dès lors, même une personne morale peut aimer des photos de chat, rire à la chute d’un skieur ou gronder de colère à cause de la faim dans le monde.

Le fait d’assimiler les différents profils, de ne représenter aucune différence visuelle entre des natures si différentes dans le monde matériel est extrêmement notable : la distinction qui s’affirme aujourd’hui dans le champ immatériel n’est pas une distinction entre les individus. On donne une identité propre au profil, non pas aux humains qui le contrôlent. Par exemple, lorsque les médias reprennent l’activité des profils Twitter ou Facebook des profils d’intérêt public, on entend souvent « l’Elysée, l’ONU, ou Amnesty International ont publié l’information suivante… ». Ici, peu importe de savoir précisément quel employé est à l’origine de l’information exprimée, qui a réellement appuyé sur le bouton « envoyer » — cette question n’apparaît jamais—, l’important c’est : Quelle est l’idée propagée ? Et par quel profil idéologique ?

Pour résumer cette partie : dans le champ numérique, le référentiel identitaire n’est plus l’individu mais le profil. Cependant, cette conclusion s’avère plus utile par sa déconstruction de l’idée d’individu que par sa capacité à apporter un prisme pertinent pour analyser le champ numérique.

II. Le rôle de la standardisation dans la construction idéelle des réseaux sociaux

— Le rôle de la standardisation dans la construction idéelle des réseaux sociaux

S’il a été démontré que la standardisation des profils malgré leurs natures différentes engendrait une nouvelle définition d’identité, celle-ci ne joue qu’un rôle marginal dans le champ numérique.

En effet, l’homogénéisation des profils n’a pas pour seul effet une désindividualisation mais aussi une dépersonnalisation (dans le sens d’unicité de chaque identité). Aucun profil ne peut, par la forme, se distinguer des autres, aucun profil ne peut drastiquement se distinguer par la manière dont il s’exprime, aucun profil ne peut changer sa mise en page : les formes d’expressions sont pré-rédigées (impossible de mettre sa photo ailleurs que l’algorithme le prévoit par exemple). Cela, nous l’avons vu, a permis d’opérer une assimilation entre tous les profils — tous naissent et demeurent libres et égaux en possibilités. Cela facilite sans aucun doute la lecture du fil d’actualité, mais l’unicité et l’originalité de notre expression est reléguée au second plan. Avec le profil informatique s’estompe la notion d’ipséité3 liée à l’identité.

En conséquence, le publicateur d’un post ou d’une réaction perd de son statut d’auteur original (juridiquement, Facebook peut d’ailleurs s’emparer de vos publications) par le fait qu’il empreinte un chemin standardisé et impersonnel préexistant à son idée exprimée.

Ce qui comptera alors, dans le champ numérique, ce n’est pas le publicateur puisque lui ressemble à tout le monde.

— L’objectivisation de l’intersubjectivité

Récapitulons : l’individu physique disparaît dans la sphère immatérielle pour être remplacé par une nouvelle identité, le profil, qui lui, est si distillé dans un océan d’identiques que son rayonnement personnel fond. Que reste t-il ?

Les idées. Entre ce que tous ces ports qui stockent, lisent et partagent c’est tout un monde qui circule. Des millions de téraoctets de colères, d’indignation, de joies et de communion. Des idées de tout bords, des fantasmes ineffables, des informations de toute sorte. Avec les réseaux sociaux, l’intersubjectivité — les liens créés entre les individus — prend une autre dimension. Leur substance prend forme dans les flux continus et infinis de l’Internet. On est loin des échanges de politesse entre les individus où le langage est utilisé pour solidifier un lien préexistant — ne serait-il que visuel. Pans le monde de l’internet c’est l’intersubjectivité, grâce à la systématisation de ses formes permettant au contenu de s’universaliser très rapidement qui crée qui les rencontres, et non l’inverse.

On jette une bouteille à la mer, on diffuse des idées dans le néant sans viser de récepteurs particuliers. Ce qu’on souhaite, c’est simplement qu’elles prennent de l’ampleur, du poids, qu’elles fassent un « buzz ». L’intersubjectivité numérique tend à prendre cette dimension si transcendante par ses facilités de diffusion, de lecture et de réaction. Il suffit de publier une photo d’un pingouin mort pour toucher instantanément des milliers de profils qui pourront très rapidement, par leurs réactions systématisées, faire passer le message. L’idée générale, sur les réseaux sociaux, est en effet de nourrir l’intersubjectivité. Elle cesse d’être un lien entre nous ; nous devenons le lien entre elle et les autres. Chacun de nous est un intermédiaire. Sur Facebook, on est bien loin de l’idée fondant l’individualisme : « l’homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non pas simplement comme moyen dont telle ou telle volonté puisse user à son gré »; tous les profils sont des moyens de communication, c’est l’intersubjectivité la fin, c’est elle l’ossature du réseau social et les profils ne deviennent, pour chaque sujet donné, qu’un positionnement idéologique plus ou moins influent qui, par leur simple réaction, permettent à l’information de circuler.

L’activité de la société numérique se calcule par ses tendances, les post les plus vus, les réactions les plus récurrentes ; c’est tout l’intérêt des comptes représentant des groupements idéologiques et non personnes organiques : ils obtiennent plus d’influence en se structurant. Et c’est cette influence qui aujourd’hui est à la base de notre société numérique.

Ainsi, sans même soulever la question de l’anonymat ni la question des profils contrôlés par des IA, on a pu constater que les distinctions faites entre les individus dans la société matérielle n’a que très peu d’importance dans la société numérique. Et, au regard de l’influence et de l’importance prises par cette dernière, on peut légitimement soulever la question de la pérennité de l’individualisme.

Gabin Stock


 

1 Si la littérature sociologique ne partage pas les mêmes points de vue sur les causes de l’individualisme – désenchantement du monde (Weber), processus sans début ni fin (Durkheim)… – tous s’accordent sur sa montée en puissance dans la société moderne.

Sauf en cas d’erreur s’écartant de la politique de l’institution commise par un employé spécifique ; l’individu prendra alors dans ce cas particulier une importance plus grande que la collectivité.

3 ce qui fait qu’une personne est unique et absolument distincte d’une autre.

4 Kant

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